Rencontre avec "Ecole Ici et Maintenant"

École Ici et Maintenant ! (EIM !) est une association étudiante grenobloise, créée en 2013, qui a pour objectif de lutter contre l’exclusion sociale et scolaire des enfants en grande situation de précarité de l’agglomération grenobloise. Les enfants et les adolescents suivis par EIM vivent ou ont vécu en bidonville et sont parfois issus de la communauté Rom. Chaque semaine, c'est une dizaine de sessions d'aides aux devoirs qui sont organisées. Elles ont lieu sur les différents lieux de vie des familles. Des sorties variées ont également lieu toutes les deux semaines : rugby, cinéma, escalade, cuisine, peinture … EIM organise aussi des évènements pour sensibiliser le grand public à la situation des bidonvilles en France et à celle de la communauté Rom. Ils souhaitent ainsi déconstruire les préjugés qui entourent les familles qu’ils suivent et éclairer sur les difficultés qu'elles peuvent rencontrer et qui rendent leur insertion difficile.

Nous avons pu parler avec Juliette, sur ses perceptions comme volontaire à EIM. Voici la transcription de notre entretien.

 

Quelle a était la genèse de EIM, et combien de familles suivez-vous en ce moment ?

Alors, EIM a été créé en 2013 et est grandement lié à l’histoire du bidonville Esmonin. C’est deux bénévoles qui ont rencontré deux femmes dans la rue qui mendiaient. Elles leur ont acheté des couches pour leurs enfants et finalement elles ont commencé à leur rendre visite sur le camp, et à se rendre compte que les enfants avaient besoin d’aide pour les devoirs et pour l’école. Les deux femmes sont alors entrées en contact avec des étudiants pour qu’ils puissent venir les aider et intervenir sur le bidonville pour aider les enfants. Et donc peu à peu ça s’est pérennisé comme ça, et plus en plus de bénévoles étudiants qui sont venus pour les devoirs. On a eu l’opportunité d’aller sur des nouveaux lieux de vie, sur le village d’insertion du Rondeau qui s’est créé un peu après l’expulsion du campement d’Esmonin, et peu à peu on a commencé à suivre des familles qui réussissaient à mieux s’insérer, et qui pouvaient s’installer en appartement. Du coup aujourd’hui on suit d’environ 80 enfants. Il-y-a une petite quarantaine au Rondeau, il-y-a je dirais 7 familles qu’on suit régulièrement en appartement, et aussi on va au campement des alliés, et on allait aussi au squat de la route de Lyon, mais du coup ils ont été expulsés, on verra à la rentrée comment ça se passe par rapport aux enfants, si on arrive à les retrouver sur d’autres campements.

Toi t’étais là depuis 2013 ?

Non, pas de tout. On est une association étudiante, et les bénévoles changent un peu chaque année. Moi je suis arrivée en 2018, et là depuis cette année et jusqu’en septembre (2020) je suis au bureau de l’association dans la direction collégiale.

Est-ce qu’il y a d’autres organismes similaires sur Grenoble ou en France ? Et en quoi est EIM une organisation différente des autres ?

A Grenoble on est les seules à faire de l’aide aux devoirs notamment sur des bidonvilles et auprès des populations Roms, donc on est la seule association à traiter de la scolarisation et à accompagner les enfants dans leurs devoirs. Après en France il-y-a d’autres associations, notamment à Paris et en région parisienne « La voix des Rroms » ou « ASET 93 ». Il doit aussi exister des associations équivalentes qui le font à Toulouse aussi, et il doit y en avoir à Nantes. Mais à Grenoble on est les seules, c’est-ce qui fait un peu de nous les spécialistes de la question, puisqu’on est les seuls à accompagner les enfants dans leur travail scolaire, et les sorties aussi qu’on fait pour les accompagner et s’aider à s’épanouir. En conséquent on est devenu un peu un acteur de référence à Grenoble, les autres associations travaillent avec nous, la Métropole nous consultent aussi …

Les bénévoles, reçoivent-ils une formation spécifique ?

A chaque rentrée au mois d’octobre on organise un weekend de formation ou on rassemble tous les bénévoles qui sont volontaires, et on fait des petites séances de formation, ou on leur explique par exemple dans telle situation, si t’as un enfant qui ne veut pas travailler, ou deux enfants qui se battent, comment réagir et comment gérer ça. Pendant ce weekend de formation il-y-a des enseignants de FLE, Français Langue Etrangère, qui viennent nous donner quelques points de méthode pour apprendre à apprendre à des enfants. Après on apprends beaucoup directement sur le terrain, avec les enfants. On se fait la main en quelque sort.

Avez-vous des bénévoles qui parlent Roumain ?

Non. Il y en a peut-être un ou deux qui ont quelques notions de Roumain, mais globalement on ne parle pas du tout. Quand on a besoin de bien se faire comprendre on utilise les enfants comme traducteurs, mais … non, pas vraiment.

Y a t-il des liens d’amitié qui se forment entre les bénévoles et les enfants ?

Oui, c’est sûr qu’on s’attache très vite aux enfants. Souvent en plus les bénévoles vont régulièrement au même endroit, c’est à dire que moi par exemple j’ai suivi une famille en appartement toute l’année et j’y allais toutes les semaines. Du coup il-y-a un vrai lien de confiance qui s’établie entre la famille, les enfants, et les bénévoles, et c’est un peu la même chose sur le village d’insertion ou les bidonvilles. C’est un peu toujours les mêmes bénévoles qui vont là-bas, donc les enfants les connaissent. Il-y-a un vrai lien qui se forme, et c’est approfondi en plus pendant les sorties, ou on sort un peu de ce cadre scolaire, et on laisse les enfants s’amuser et découvrir une autre facette de nous et d’eux aussi qui n’est pas que l’encadrement scolaire. 

Par rapport aux enfants, as-tu des histoires de réussite que tu peux nous raconter ?

La tout de suite je pense à une ado qu’on suit. Elle s’appelle V., qui a été sur le village d’insertion du Rondeau jusqu’en septembre 2019, et sa famille a eu un appartement. Elle suit un CAP en alternance, elle travaille dans un restaurant, et elle s’épanouit vraiment là-dedans. C’est-ce qu’elle veut faire plus tard : elle veut travailler dans la restauration. Elle parle super-bien Français. Pendant le confinement une de nos bénévoles l’a suivie pour l’aider à faire ses devoirs. Et ça pour le coût c’est un très bon exemple de la réussite chez les jeunes qu’on suit. Elle est super-investie, et elle est super-volontaire.

Elle était arrivée sans parler un seul mot de Français ?

Je ne sais pas, je ne la connais pas assez personnellement, mais ses parents ne parlent pas trop bien Français, et elle ce n’est pas sa langue maternelle du tout.

Est-ce qu’il y a des choses que les enfants t’ont appris à toi ?

Oui, évidemment. Les enfants, nous on leur parle en Français, mais des fois ils nous apprennent à parler Roumain. C’est des situations qui sont super-drôles et super marrantes. Et c’est des enfants qui ont connu ou qui connaissent encore des grandes difficultés dans leur quotidien, et ça montre au-delà des clichés, que ces familles-là et ces enfants-là sont super-volontaires et très motivés à s’insérer, et qu’il faut aller au-delà des représentations qu’on a de la population rom, qui ne sont pas fondées.

Dirais-tu que, par rapport à d’autres enfants Français, un enfant rom est différent ?

Non.

Quel sort sorte de réaction trouvez-vous du côté des parents ? Est-ce qu’il y a tout de suite la confiance ? Recevez-vous des réponses que vous n’attendiez-pas ?

Alors souvent quand on arrive, on n’oblige jamais les familles à ce qu’on leur propose, l’aide aux devoirs. C’est-à-dire, quand on leur propose, si elles refusent, on ne va pas insister, et c’est leur choix. Mais en général au début elles sont souvent motivées, les familles. Les parents ils sont très contents qu’on vienne aider leurs enfants. Parfois la confiance ne née pas tout de suite, mais avec le temps et la régularité on a vraiment un lien qui se crée aussi avec les parents. Ils n’hésitent pas à nous contacter quand ils ont des problèmes, notamment avec de l’administratif etcétéra. Nous après on ne gère pas ça, on les dirige vers les assistants sociaux. Mais il-y-a vraiment un lien de confiance qui se crée. Et en témoigne aussi le fait qu’ils nous laissent sans problème amener leurs enfants en sortie, alors qu’il-y-a certains parents qui des fois ont un peu peur. Là on a amené les enfants à la luge ou à la patinoire, et je me souviens de certaines mamans qui ont un peu peur qu’avec leurs enfants ça se passe mal ou qu’ils se blessent, mais au final elles nous font confiance et elles nous laissent leurs enfants … donc il-y-a un vrai lien qui se crée aussi avec l’ensemble de la famille.

Qu’est-ce que soulignerais-to comme la partie la plus gratifiante de ton travail ?

Moi, ce qui continue à me motiver c’est que les enfants aux quels je suis attachée ils sont toujours contents de nous voir quand on arrive, même si c’est pour travailler. Ils réclament toujours des nouvelles sorties, et au final c’est cet attachement qui est motivant, et qui donne envie de continuer.

Et qu’est-ce qui est le plus ingrat ?

Le plus ingrat … il faut dire que c’est vrai que des fois quand les enfants quand on arrive pour travailler ils nous dissent « non, j’ai pas envie, j’ai pas envie de te voir, là je ne veux pas travailler », et bon, ça ne fait pas trop plaisir quand on arrive et qu’on nous disse ça, mais en général en insistant un peu ou en passant par des moyens détournés comme par le jeu, on finit toujours par arriver à faire quelque chose.

Il y a aussi parfois un peu de frustration liée au fait que la scolarisation des enfants qu’on suit est semée d’embûches : les classes et les cours ne sont pas forcément à leurs niveaux, ils connaissent des difficultés et de l’exclusion à l’école, les expulsions sont aussi des moments difficiles. Parfois on se dit qu’on ne pourra pas tout faire et c’est le cas, mais ce qui compte c’est de montrer aux enfants qu’ils sont capables et de leur donner confiance !

Ça t’est arrivé de dire « on ne fait pas de devoirs aujourd’hui ? ».

Ah oui, ça arrive régulièrement qu’un enfant soit démotivé. Le fait est que ces enfants, dans les classes où ils se trouvent, ils ne sont souvent pas dans des classes qui sont adaptées à leur niveau, ils ont des difficultés énormes, et du coup ils sont souvent démotivés un peu par l’école, et du coup nous notre but ce n’est pas de les démotiver encore plus. Et souvent on passe par le jeu pour travailler le Français, alors en donnant l’impression qu’on ne travaille pas, mais en fait ils travaillent sans se rendre compte.

Quelle est l’attitude des parents par rapport aux devoirs et à l’école ? C’est important pour eux ?

Ça dépend des familles. Il y a des familles pour lesquelles c’est super important, et vraiment ils ont un regard sur ce que les enfants font avec nous, et font à l’école. C’est des parents qui sont super investis, qui vont en réunion avec les enseignants, qui accompagnent les enfants à l’école maternelle, qui posent des questions sur le fonctionnement. Mais il-y-a aussi des familles pour lesquelles c’est plus difficile, et pour lesquelles l’école, comme elle fonctionne en France, c’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Du coup avec ces familles-là, c’est parfois plus difficile pour nous de leur expliquer nous qu’est-ce qu’on fait avec les enfants, pourquoi c’est important l’école, mais c’est aussi un vrai travail qu’on essaie de réaliser avec les familles, c’est-à-dire de montrer l’importance de l’école pour les enfants et pour leur réussite plus tard.

 

Est-ce vous faites des efforts particuliers pour que les enfants gardent sa culture maternelle et ses racines, au même temps qu’ils sont à l’école en France ?

Là je pense à rien de particulier. Après on essaie de leur expliquer que, justement, ils ont cette culture rom et de leur pays (ils viennent de différents pays d’Europe de l’Est), et que c’est super important. On essaie de leur montrer que c’est valorisant d’avoir cette « double facette », et de pas les dévaloriser par rapport à ça contrairement à ce que la société Française peut essayer de leur montrer parfois.

Dans un monde idéal, quels seraient tes rêves pour ces enfants ?

Déjà ce serait que tous les enfants puissent aller à l’école de manière hyper-régulière et hyper-assidue, dans des classes qui correspondent à leur niveau, ça serait top. Et un rêve en plus ça serait que chaque enfant puisse avoir le métier qu’il ait envie de faire, sans se voir opposer qu’il est Rom, ou qu’il vit en bidonville, ou qu’il a rencontré des difficultés liées à l’exclusion dans sa vie.

A quels métiers rêvent-ils ?

Il y en a qui veulent devenir docteurs. Il y en a beaucoup d’adolescentes qui veulent devenir esthéticiennes. Les petits de fois ils nous dissent qu’ils veulent être policiers, et ça nous fait beaucoup rire. Oui, c’est les trois choses qui reviennent souvent, ça.

Vous les encouragez vers une direction ?

Les plus petits on leur dit, « c’est trop bien comme rêve ; il faut travailler encore plus à l’école pour y-arriver », et on les aide à travailler. Et les ados, on essaie de les aider un peu dans leurs orientations, de les orienter vers des parcours pro quand ça les intéresse, de les aider à trouver leur stage quand c’est nécessaire. Il-y-a certains jeunes qu’on essaie d’orienter vers les services civiques d’UnisCité, quand ça les intéresse.

Quelqu’un est attiré par l’éducation supérieure ?

Je ne crois pas qu’on ait un enfant qui soit dans le supérieur dans les enfants qu’on suit. C’est assez rare. Je crois qu’on n’a jamais eu ça.

Il y a des jeunes en âge de pouvoir viser l’université ?

Oui, on a des gens de dix-sept ou dix-huit ans. V. dont je parlais tout à l’heure, elle est en CAP, mais elle n’ira pas à l’université. Et il y en a beaucoup de jeunes filles qu’on suit qui ont 17-18 ans, mais elles sont souvent en situation de décrochages scolaires, aussi elles se marient, elles ont des enfants de fois très tôt aussi. Du coup elles n’envisagent pas forcement d’aller à l’université.

Quels seraient les problèmes les plus urgents à résoudre par rapport à l’éduction et l’intégration des enfants roms ?

Le problème le plus urgent, je pense que c’est : l’école ça va avec la question du logement. Beaucoup d’enfants qu’on suit sont en squat ou en bidonville, et se font régulièrement expulser et déplacer, et du coup ils ne peuvent pas suivre leur scolarité toujours dans la même école. En plus de ça la vie en bidonville ne permet pas de, enfin, il-y-a beaucoup d’enfants avec qui on discute qui nous dissent qu’ils ne veulent pas aller à l’école parce qu’ils ont honte, ils n’ont pas de quoi se doucher, ils n’ont pas d’habits propres, donc les parents de fois ils ne veulent pas envoyer leurs enfants à l’école pour ces raisons-là. Donc je pense qu’une des priorités c’est le logement. Et je pense aussi qu’il-y-a un sérieux manque de moyens dans l’éducation nationale qui fait que ces enfants-là ne peuvent pas être suivis en petits groupes ou individuellement, ce qui serait nécessaire, puisque qu’ils sont tous allophones et qu’ils ne parlent le Français comme langue maternelle, ce qui crée des difficultés encore plus importantes. Ce sont des enfants pour qui l’accompagnement par les parents n’est pas une chose évidente et du coup, il est vraiment nécessaire que les enseignants aient une attention bien particulière sur leurs progressions …